Julie Kieffer

"Fragments déplacés d’espaces. Cadrages, bricolages et superpositions. Décors et détails flottants. Jardins, paysages et nature-mortes en suspens.
Le suspense de la sculpture."

Bernard Marcadé







Mon travail, portant sur les questions d’appréhension de paysages, de leurs transpositions en installations, rend fondamental le territoire dans lequel il prend place. Il me permet d’y ancrer ma recherche, de la nourrir directement et de penser un rapport au monde. Ma pratique s’articule entre l’installation et le dessin. Je conçois essentiellement des installations qui lient un espace réel et un espace rapporté. J'appelle cet espace rapporté une image. Ces images convoquent le paysage, la construction d’édifces et la sphère domestique. Dans cette évocation, je fais appel à l’image du jardin comme territoire entre paysage et construction, par son échelle et son côté modelable.
Les objets que j'observe sont soit achetés, soit récoltés. Leurs contours sont bien défnis, derrière ces formes-ci se trouve tout un schéma d’ingénierie, une énergie est déployée pour que cette forme glisse sous notre regard, nos sensations y sont dirigées. L’air ambiant les maintient par un chemin très calculé. Il y a aussi les objets fabriqués ou moins controlés, qui peuvent être plus rugueux, ils accrochent le regard, leur schéma interne n’est pas celui des objets industriels. Il y a des objets calmes et d’autres plus vibrants. C’est cette relation que je cherche à mettre en avant. Ce qui m’intéresse c’est comment les matières s’incarnent en leur donnant forme ; comment les formes résonnent entre elles.

Je travaille toujours en faisant des allers et venues entre le volume, le dessin et la photographie pour structurer la composition. On peut assimiler cette approche à celle d’un peintre et parler de mouvements optiques opérés : tantôt l’oeil vibre par l’abondance d’informations visuelles (diférences de textures, jeux d’ombres et de refets, juxtaposition de couleurs et de formes), tantôt l’oeil se pose sur des aplats (grandes surfaces lisses, couleurs monochromes). Il s’agit de jouer sur un diférentiel d’intensité entre les éléments. La manipulation et la fabrication sont des étapes primordiales de ma recherche, elles sont parties prenantes de mon processus de travail. Mes installations témoignent des temporalités propres aux objets que jutilise, et qui associent différents média.
Chaque objet est posé, placé dans un état d’équilibre instable qui suggère d’autres manipulations, d’autres agencements possibles. Ne pas fxer, ne pas figer, ne pas ancrer sont des principes de circulations. C’est pour cela que je choisis de dater chaque installation, car elles s’inscrivent de différentes manières dans chacuns des espaces investis. Ainsi, je les travaille dans une temporalité chaque fois particulière.

L’espace architectural dans lequel prennent place ces installations est très important, il me sert de cadre et de fond : l’installation est à mes yeux le fragment d’un environnement plus vaste et fictif, mais qui repose sur l’architecture réelle. Le sol et le mur ne sont pas de simples supports inertes, mais des surfaces fertiles à partir desquelles mes installations croissent. Je ne parle pas de vide à l’intérieur des installations, mais d’air qui flotte, qui circule, en mouvement. Je considère le corps comme une caisse de résonance à travers laquelle on ressent l’espace et sa profondeur autour de nous, ou comme une sorte de belvédère à partir duquel je construis le point de vue où l’installation aura les proportions les plus satisfaisantes : celles où elle réussit à intégrer des ruptures d’échelle dans un point de vue unique. La perspective, au sens pictural, est une notion importante, même si je ne l’envisage pas de manière classique.
Je travaille par strates, par couches, en partant du sol ou du mur comme base et en superposant des plans ou des scènes. Mes compositions, bien que se déployant en volume, peuvent être perçues comme des images, du fait d’un mouvement d’aplatissement qui les structure. Un peu comme un bas-relief, que l’on verrait de côté. On pourrait comparer ces installations à des natures mortes. La présence, parfois, de plantes vertes dans les installations, en est comme l’indice le plus évident. Mais je n’oppose pas des objets inertes et des organismes vivants : ce sont pour moi plutôt différents rythmes devie : objets au ralenti, objets à la croissance rapide, qui s’érodent, qui fanent ou qui se désagrègent. Ce que je cherche finalement, c’est une transposition plastique du vivant.